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Depuis le 19 mars 2020, je suis confinée chez moi à cause de la crise du Covid-19 comme presque la quasi-totalité de la population française et plus de la moitié de la population mondiale.

A l’annonce par mon employeur de la mise en activité partielle de l’entreprise pour une période initiale de deux mois, j’étais perplexe, presque inquiète à l’idée de devoir rester enfermée sans vaquer à mes occupations habituelles. Mêmes sentiments lorsque le club hippique où je me forme à l’équitation depuis deux ans a également fermé ses portes et envoyé tous les chevaux et poneys au pré. J’ai compris que l’histoire était vraiment sérieuse et que je n’avais qu’à me résoudre à l’idée de cet enfermement.

A ma grande surprise, deux ou trois jours après, j’ai semblé prendre goût à cette situation. J’y vois, encore une fois, ma grande capacité à transformer les situations difficiles en opportunités. J’ai pris goût à plusieurs choses dont la plupart correspondent à ce que le philosophe Épicure décrivait comme besoins naturels et nécessaires : manger, boire, dormir…

J’ai aussi pris goût à beaucoup d’autres choses telles que :

  • L’arrêt de la cadence quotidienne dans laquelle j’étais engluée.
  • Le recentrage sur la famille, au travers des échanges authentiques et bénéfiques : le temps de partager des loisirs avec mes enfants et mon compagnon, d’observer leur épanouissement au jour le jour, d’observer de plus près l’expression de leurs émotions, d’être disponible pour accueillir leur élan affectueux…
  • Le constat que l’expression « Comment vas-tu » n’est pas qu’une simple formule de politesse, mais prend ici une dimension plus profonde et généreusement altruiste.
  • L’abandon de mon regard rivé quotidiennement sur le fonctionnement de mon compte bancaire.
  • La pratique presque quotidienne de la respiration profonde sur mon balcon, face à des arbres qui m’interpellent à chaque fois. Confinée dans mon combat contre le Covid-19, je risque tous les jours de tomber malade, voire de mourir du jour au lendemain. Et voilà des arbres, qui l’air de rien, sont là depuis des années, immuables dans leur environnement. Je les vois s’épanouir chaque jour en cette période printanière dans laquelle le monde des Humains est presque en train de s’écrouler. Eux sont là, égaux à eux-mêmes et toujours prêts à donner de leur énergie vitale. Ils semblent me dire : « Tiens, petite nature, viens, prends de mon oxygène, je te l’offre, tu en as tant besoin pour vivre… ». De nous deux, qui est le plus fort, dois-je me demander tous les matins ? Puis dans une forme de gratitude pudique, je les remercie après chaque séance, du précieux cadeau qu’ils m’offrent.
  • Le temps d’apprendre, de me relaxer en méditant.
  • Le sentiment profond que mes courses effrénées n’arrêteront jamais l’horloge.
  • L’utilisation raisonnable d’Internet et des réseaux sociaux pour rester en lien avec mes semblables et développer du travail collectif librement consenti, dans un élan de solidarité.
  • L’organisation différente de mes temps et espaces de vie : le rythme, choisi par soi-même, est important pour donner du mouvement et du sens. Ce rythme, je peux le définir au plus proche de mes besoins biologiques.

Cette liste, je pourrai la poursuivre indéfiniment, car tellement de choses se sont révélées à moi comme passions, autres que celles que la société m’impose.

Mon analyse de la situation m’apprend que ces choses ne me procurent pas seulement du plaisir, mais au-delà, m’apportent joie et sérénité au quotidien. Spontanément, mon esprit s’ouvre à une réflexion sur le cours de l’évolution de l’Homme ainsi que sur le sens de notre existence sur terre. Je dois faire un retour en arrière. Sans aller chercher très loin dans les références historiques, je me suis limitée au simple souvenir de choses très précises telles que certains rituels pratiqués auparavant par mes ancêtres. Ceux-ci, probablement animés par ce que Christophe Bourgeois-Constantin appelle, dans son ouvrage « Vous êtes 10 fois plus intelligent que vous ne l’imaginez ! », « l’intelligence de la nature ».

Bien longtemps avant l’esclavage et la colonisation, mes ancêtres, avant de couper un arbre dans la forêt, prenaient le temps nécessaire pour la prière. Ils demandaient à Dieu, à la fois l’inspiration et l’autorisation de commettre ce sacrilège. Ils lui demandaient aussi de permettre que cet acte ne déséquilibre guerre la nature. Je suis saisie, à l’instant même où je rappelle cette réalité ancestrale, de battements de plus en plus accélérés de mon cœur.

Mes ancêtres parlaient aussi de « place de Dieu ». La place ici est à prendre au double sens de lieu et d’espace. Il y avait plusieurs « places de Dieu ». C’était des endroits sacrés et profondément respectés de tous, où les gens pouvaient prier, se recueillir, méditer ou ne rien faire. Le désir d’inspiration profonde devant les arbres que m’offre mon paysage direct me vient-il de la définition par mes ancêtres de la notion de place de Dieu ? Est-ce là le signe d’un besoin de retour aux sources ? La réponse me paraît évidente. Mais retour aux sources pour quoi faire, dans une société si avancée, si civilisée, si riche dont je fais partie et qui m’offre tout ?

Est-ce un retour en arrière vers la quête du bonheur ? Il me semble qu’il s’agisse de cela. Mais c’est quoi le bonheur ? Savait-il, Christophe Maé, en chantant « Il est où le bonheur, il est où …. », à quel point cette quête est le mal de notre siècle ? Le philosophe allemand Shopenhauer, dans son livre « L’art d’être heureux à travers cinquante règles de vie », a écrit : « Notre bonheur dépend de ce que nous sommes ». Pour sa part, William Sheller se demande dans son titre « Je suis un homme heureux » : « Pourquoi les hommes qui s’aiment sont-ils toujours un peu rebelles ? Ils ont un monde à eux, que rien n’oblige à ressembler à ceux qu’on nous donne en modèle ».

Et moi donc dans tout ça, qui suis-je ? Suis-je heureuse ?

Voilà des questions originelles, pour ne pas dire primitives qui m’assiègent.

Primitif, le mot une fois encore me renvoie à mes ancêtres qui étaient ainsi désignés. Plusieurs siècles après, me voilà comme par enchantement, en train d’éprouver le désir primitif du retour à la source. D’où me vient cette quête du primitif, c’est à dire du plus simple originellement parlant ? Pour le dictionnaire Larousse, il se dit « de quelqu’un qui est assez frustre, grossier », ou encore « qui appartient au premier état d’une chose, qui est dans un état proche de l’origine ». Je creuse davantage et me rapproche de la définition moderne et scientifique du mot. En mathématique, la primitive d’une fonction réelle (ou holomorphe) f est une fonction F dont f est la dérivée : F ′ = f.

Je palpe soudain ma conscience dérivée en tant qu’être à la fois aux origines lointaines et citoyenne d’un monde moderne. J’y songeais déjà, parfois, de temps en temps, furtivement. Mais cette période de confinement m’offre l’opportunité unique de ressentir cette conscience dérivée, de la toucher presque.

D’où suis-je partie ? Quel est l’écart entre ma primitive et ma dérivée ? Comment est-il possible de corriger cet écart ? Autant de questions qui se bousculent en moi. Il est temps d’agir, car plus la dérivée est lointaine, plus elle s’écartera de la primitive.

Le chemin sera long. En attendant, j’ai compris une chose essentielle : en tant qu’être humain vivant au 21ème siècle, j’ai pris trop de place sur la terre. Je me suis comportée comme si j’étais à l’épicentre du monde. J’ai compris en tant qu’être humain, que j’ai développé une puissance qui me propulse certes, vers l’avant mais laquelle sera aussi à cette allure, la source de ma propre destruction.

Convenez avec moi, lorsque je parle de « je », je parle aussi un peu de « nous », de « vous ».

Oui, aujourd’hui, je ressens le profond désir de chercher ma primitive. Je veux la chercher de manière intelligente, c’est à dire ne faire et ne transmettre que ce qui est en lien avec la vie. Demain, je veux, tout en m’appuyant sur les sciences et les technologies raisonnées, retrouver ma juste place dans la nature, le vivant. Demain, je veux pouvoir pleurer d’Amour, pris au sens de cette belle énergie qui nous permet de transformer nos rapports aux autres. Demain, je veux admirer la vie, m’exalter, m’émerveiller.

Je décide dès maintenant, d’entamer ma longue marche sur la route de ma primitive, en toute lucidité, humilité et empathie, vers un lendemain que je rêve équitable et meilleur. Oui dès aujourd’hui, je suis en quête de sens.

 

Texte de Babette Wenkak
Guyancourt, le 13 avril 2020

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