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Au cours d’une expédition sur l’arête est de l’Annapurna 8091m, j’avais été bloqué plusieurs jours avec une cordée de jeunes alpinistes, en raison d’une queue de mousson qui jouait les prolongations. Les conditions de la montagne étaient telles que nous n’avions pas eu d’autres choix que de nous terrer dans les tentes du camp 2 à 6450 m, à attendre que la situation se tasse. Le risque d’être emporté par une avalanche était trop élevé pour continuer l’ascension ou envisager une retraite. De gigantesques coulées de neige pulvérulente balayaient à intervalles irréguliers, les deux couloirs qui faisaient office de frontière à notre camp de haute altitude. Bien malgré nous, nous étions assignés à résidence. Tapis dans nos minuscules abris de toile, nous comprenions que nos ressources limitées en gaz et en nourriture ainsi que notre potentiel physique et émotionnel conditionneraient nos rapports sociaux dans cette période de privation de mouvement. La perspective d’atteindre le sommet s’envolant, mon rôle de guide de haute montagne se focalisait sur les actes essentiels comme le maintien du lien, la gestion des priorités, l’invitation à la créativité, la garde des règles élémentaires, la question du sens, etc.

A travers ces longs jours d’attente, la haute montagne venait tester notre agilité et notre solidarité. Forclos, ces inconfortables journées d’incarcération himalayenne nous firent à comprendre à quel point s’adapter à une situation incertaine se révélait plus une question émotionnelle et collaborative que technique. Cette dépression météorologique nous apprenait que pour rester agile, flexible ou libre, il était fondamental pour chacun d’entre nous de prêter une attention particulière et régulière sur les effets dévastateurs de nos peurs déraisonnables ou de nos désirs égotiques pour conserver la dignité de nos actes.

Avec des années de recul, je perçois aujourd’hui que dans ce genre d’aventures, ce qui est aussi le cas de toutes entreprises sociales ou économiques, il est important de savoir agir plutôt que de réagir, même sous forte pression. Il est fondamental de comprendre que nos agissements personnels, lorsqu’ils sont sous le dictat de pulsions inconscientes, finissent par s’exprimer sous forme de survie dans nos relations. En survie, nous sommes malheureusement capables de mettre en œuvre des comportements automatiques, répétitifs, auto centrés, contagieux et aux résultats à très faible valeur ajoutée. Toujours très stéréotypées, ces réactions sont toujours les mêmes, au premier rang desquelles on trouve : la fuite, l’agressivité, l’agitation, la rigidité… Nous devons apprendre à reconnaître les signaux précurseurs de ces débordements et à intervenir pour sortir de leurs spirales négatives. Maintenir une humanité responsable, durable et solidaire repose sur un double mouvement. Le premier est intérieur, il demande de prendre de la hauteur, de la distance émotionnelle. Le second est extérieur, il invite à l’empathie, cette capacité à nous mettre à la place de l’autre.

Avec le temps qui passe et particulièrement dans ce très grand espace de confinement que nous traversons aujourd’hui lié au COVID-19, on aperçoit plus clairement que le véritable sens de la vie, qu’elle soit privée ou professionnelle, est de découvrir en soi le lâcher-prise ou la liberté. Sans doute la seule voie qui permettra de répondre aux défis sociétaux ou environnementaux de notre temps et de nous recentrer sur cet essentiel : le bonheur lié au non attachement, ce qu’un ami nomme si joliment la sobriété heureuse.

Comment y parvenir ?

En faisant cordée avec soi, avec l’autre et avec la nature. En ayant une vision claire de ce qui se passe en soi, avec les autres et le monde dont nous faisons partie.

En soignant la qualité des interactions par une attitude généreuse dans un premier temps et en portant un soin particulier à nos aliénations de toutes natures dans un second temps, qu’elles soient matérielles, financières, psychologiques… En portant également, une attention profonde à toutes formes de conditionnement et d’emprise par des systèmes s’érigeant en vérité pour ne pas s’y laisser enfermer définitivement.

En augmentant le plus souvent possible notre niveau de conscience, nous libérerons une énergie créative qui pourra être surmultipliée par l’intelligence collective. En tentant tout cela, nous nous donnerons plus de chance d’améliorer de manière durable la qualité de nos vies et celle de nos entreprises, tout en protégeant le bien commun.

A travers un leadership libre et agile portés par tous, nous aurons plus de chance d’être à la hauteur des grands enjeux du 21ème siècle et de gagner des sommets encore jamais atteints.

Lire la suite ? « Demain, de quel côté serons-nous ? »

 

Michel Frisque, guide de haute montagne… en entreprise
Avril 2020

Auteur : webmaster

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